La table ronde sur

l'Antiquité et la recherche


 

 

Dans le monde entier, des chercheurs passionnés de toutes générations et de toutes origines se consacrent à des travaux sur l’Antiquité qui enrichissent considérablement le savoir humain. En recourant aussi bien à des pratiques éprouvées depuis longtemps qu’à des techniques innovantes, ils découvrent sans cesse du nouveau.

La France occupe, dans cette recherche, au niveau européen et mondial, un rôle reconnu et décisif.

Comment la recherche dans le domaine de l’Antiquité peut-elle continuer de nourrir notre connaissance et notre compréhension du monde contemporain ?

Dans cette table ronde, sont intervenus : Jean-Paul Demoule, Alexandre Farnoux, Francis Joannès, Emmanuel Laurentin, Catherine Virlouvet et Arnaud Zucker.

 

 

Cliquez ici pour le film de la troisième table ronde 

 

 

Ci-dessous, quelques unes des questions ou réflexions qui ont été posées ou relayées à nos invité(e)s le 28 février 2015

 

L'une des difficultés qui se posent aux enseignants chercheurs de lettres classiques aujourd'hui me semble être la difficulté, étant donné la préparation souvent indigente en langues anciennes des étudiants entrant à l'Université, de trouver une articulation authentique entre leur métier de chercheur, le contenu de leur recherche, d'une part, et ce qu'ils peuvent enseigner à ces étudiants, de l'autre. Un fossé se creuse entre la partie recherche de notre métier, et la partie enseignement, qui ne peut que de moins en moins s'appuyer sur la partie recherche. Il serait intéressant de réfléchir à la manière dont on pourrait continuer à maintenir une articulation satisfaisante entre recherche et enseignement devant le type de public "nouveau" qui est celui des étudiants d'aujourd'hui, qui n'ont pas un bagage très solide. Comment faire ?


 

Un constat : des domaines de la recherche sont à l'abandon tant dans les universités que dans les centres de recherche. Citons par exemple : où former des étudiants en histoire et archéologie phénicienne punique (il y a, et c'est heureux, un renseignement de la seule épigraphie ) ? La liste de ces domaines laissés à l'abandon est longue…
Comment y remédier ? comment faire une carte des lacunes et des projets de formation ? quel lieu pour organiser ? quel lieu pour décider ? quelle autorité (morale, académique) pour mettre en oeuvre une géographie des formations ?


Si la recherche sur l'histoire de l'Antiquité appartient sans conteste aux spécialistes de la période, pensez-vous qu'il soit intellectuellement admissible de réserver les discussions sur son avenir aux seuls historiens de l'Antiquité, comme si elle ne constituait pas un Ktema eis Aei pour l'ensemble des historiens ? Ce serait aussi à ceux des autres périodes, et évidemment ceux d'histoire contemporaine, d'intervenir dans ces débats.


Quels peuvent être les rôle de la muséologie dans notre compréhension des œuvres antiques muséales ? Savoir comment une oeuvre est exposée, comment est-elle perçu par les publics ? Quels sont les offres de médiations attachées ? Afin de rendre visible ce riche patrimoine un peu "perdu" dans nos musées, quel poids peuvent avoir ces études ?


 

La mythologie gréco-latine se donne aujourd'hui à voir pour les jeunes par des médias/arts comme le cinéma, les parcs d'attractions, jeux-vidéo, en témoigne le succès de jeux comme "God of war". N'y aurait-il pas pour les universitaires un intérêt à prendre en compte ces champs dans leurs recherches afin de mieux impliquer les jeunes vis à vis de l'Antiquité tant à l'école que dans les musées ?


 

Ne faudrait-il pas s'inspirer des départements de "classics" anglo-saxons pour fédérer tous les chercheurs s'intéressant à l'Antiquité ?


 

L'hyperspécialisation des chercheurs, aggravée par la structure du CNRS et ses recrutements, ne les rend-elle pas incapables de communiquer leurs résultats à d'autres que leurs collègues ? Or, une science qui ne sait plus intéresser le public cultivé à ses résultats et à ses objectifs n'est-elle pas condamnée à dépérir ?


 Sur le site de l'Association des Doctorants de Sorbonne Université, on peut lire :
"Plus d’un an après l’adoption de la « loi Fioraso » relative à la réforme de l’enseignement supérieur et la recherche, le recrutement des docteurs dans les grands corps de l’État essuie un nouveau revers. L’avis du Conseil d’État, saisi par le gouvernement sur cette question, rendu le 4 septembre 2014, est sans appel : non seulement il méconnaît l’expérience professionnelle et les compétences apportées par le doctorat, mais il refuse également un élargissement véritable et commun à tous les corps de la fonction publique, des modalités d’admission dans la haute fonction publique, au risque de porter atteinte à l’unicité du doctorat".


A minimum Bac +8, le Conseil d'Etat a-t-il bien considéré les faits ? On peut penser qu'un docteur de l'Université qui a été capable de mener à bien une recherche en sciences humaines de l'Antiquité, c'est-à-dire de rassembler et étudier des sources philologiques ou matérielles, tenir compte des positions antérieures après avoir lu de très nombreux ouvrages dans plusieurs langues européennes ou asiatiques, et proposer dans un synthèse un regard neuf sur un matériau ancien, a acquis un certain nombre de "compétences" dont il pourrait faire bénéficier la société civile plutôt que de grossir les rangs à Pôle Emploi s'il n'est pas recruté dans l'enseignement supérieur. Pourquoi la haute fonction publique lui serrait-elle fermée. Pourquoi, plus largement, les entreprises privées sont-elles si rétives à embaucher des thésard(e)s ? Pour en revenir à la décision du 4 septembre 2014, ne serait-il pas utile que les Enarques fassent une thèse, afin qu'ils puissent prendre un peu de recul et de hauteur de vue dans leur processus de décision ?


Interrogations sur la valorisation de la recherche et sur sa diffusion : l’indifférence que constatent les chercheurs en sciences de l’antiquité n’est-elle pas le reflet d’un isolement que nous cultivons nous-mêmes ? 1) Que faisons-nous pour conquérir des lecteurs? Notre milieu se méfie des publications susceptibles d’atteindre un vaste public et tend à confondre qualité et confidentialité. Pourquoi ferions-nous l’effort de cerner les attentes du lecteur non spécialisé si un ouvrage largement diffusé n’apporte rien à notre progression de carrière ? 2) Par ailleurs, notre activité d’écriture est absorbée par la rédaction continuelle de rapports destinés à nous obtenir crédits et labels ou à en attribuer à nos collègues. Nous grimpons les échelons avec des évaluations technocratiques internes qui nous épuisent et valorisent le conformisme. N’encourageons-nous pas ainsi une forme d’aliénation incompatible ave la liberté de la recherche ? EP (SoPHAU-Angers).


 

Pourquoi tout le monde est-il si surpris quand on parle de « recherche sur l’antiquité » ?


 

Pourquoi les nombreuses recherches menées sur l'Antiquité dans tous ses aspects sont-elles si peu relayées dans la "société civile" et si peu valorisées (sauf exception)?


Comment faire pour enfin sortir les sciences de l'Antiquité d'une position uniquement défensive ?

Les sciences de l'Antiquité ont besoin, me semble-t-il, d'une réflexion auto-critique : il ne suffit plus de défendre l'apprentissage des langues anciennes sous la prétention de fausses continuités qui ignore que chaque époque, de l'humanisme du XVIe aux Altertumswissenschaften allemandes du XIXe, en passant par les Lumières et jusqu'aux postulats d'un "clash of civilizations", a construit son Antiquité selon les intérêts du moment. Les sciences de l'Antiquité doivent se renouveler : comment faire pour les sortir de leur eurocentrisme dans notre époque de la globalisation (Alain Schnapp en esquisse des jalons dans ses réflexions sur la place des ruines dans les cultures du monde) ? Comment faire pour casser les frontières artificielles entre une Antiquité grecque et romaine qui se prétend "classique" et les langues et archéologies orientales et égyptiennes ? Comment tenir compte des transferts culturels entre l'"Orient" et le monde gréco-romain, pour faire des études de l'Antiquité un modèle de l'histoire croisée (au sens de Michel Espagne et de Michael Werner) ? Comment maintenir et développer les acquis de la philologie classique et, en même temps, briser les réticences des antiquisants envers les approches de la narratologie, de la sémiologie, du genre, du discours, de la sociologie, des théories post-coloniales -- dont les études de l'Antiquité pourraient profiter tout en apportant des reformulations innovatrices ?
    Ce sont de telles questions qui se posent, à mon humble avis, aujourd'hui dans nos domaines de recherche. Je suis désolé de ne pas pouvoir prendre part au débat que vous organisez et qui apportera certainement quelques approches de réponses.
    Avec mes salutations très cordiales,
Thomas Spaeth, président de l'Association Suisse pour l'Étude de l'Antiquité / Schweizerische Vereinigung für Altertumswissenschaft (ASEA / SVAW)