« Marcel Detienne » 

Marcel Detienne, disparu le 21 mars dernier, a su changer notre regard sur les sociétés du passé, et par ce biais, sur notre monde contemporain aussi.

Né à Liège en 1935 et formé dans l’Université belge à la philosophie et à la philologie antiques, il a consacré l’un de ses premiers ouvrages aux Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque (Maspero 1967), philosophes et poètes : un essai novateur, qui articule l’analyse de la pensée religieuse à celle des pratiques, soutenue par les outils classiques du savoir philosophique. Cette alliance de savoirs et de perspectives nouvelles est ensuite élargie et affinée lors de la rencontre avec d’autres grandes figures d’hellénistes, in primis Jean-Pierre Vernant, avec qui Marcel Detienne noue une longue et fructueuse coopération. Le Centre Louis Gernet, fondé en 1964, est le creuset de ces expériences et compagnonnages intellectuels. C’est dans ce contexte que se développent les réflexions sur la métis, sur la cuisine du sacrifice, sur l’écriture et les savoirs ; chacun de ces thèmes a donné lieu à des ouvrages célèbres qui ont fortement marqué les esprits des lecteurs, spécialistes et étudiants. En 1975, ses Jardins d’Adonis offrent une lecture magistrale du monde sensoriel : plantes, aromates, perceptions corporelles prennent tout leur sens au sein des mythes et des rituels grecs. Traduit en plusieurs langues, l’ouvrage est un exemple de l’envergure internationale du chercheur, confirmée par ses longues années d’enseignement aux Etats-Unis et dans d’autres pays.

Le piédestal des dieux grecs est alors définitivement ébranlé ; on aperçoit leur vie quotidienne jusqu’à leur intimité et leur brutalité parfois étonnante. Apollon en particulier, est ramené à son geste de découpage, tantôt fondateur, tantôt meurtrier (Apollon le couteau à la main, Gallimard 1998). Cette enquête se fait sous le signe de l’analyse savante parfaitement maîtrisée et d’un comparatisme ouvert — le sous-titre du volume : « Une approche expérimentale du polythéisme grec » est éloquent. La posture comparatiste est à la fois le chiffre et l’outil principal de la perspective anthropologique de Marcel Detienne. Nourrie par le dialogue avec plusieurs collègues, elle marque la plupart de ses enquêtes ; rappelons l’admirable ouvrage collectif qu’il a dirigé sur les Tracés de fondation paru dans la collection des Sciences religieuses de l’Ephe (Peeters 1990), explorés en Grèce et à Rome, tout comme en Inde et au Japon. L’exigence comparatiste a été défendue dans ses écrits « polémiques » : Comparer l’incomparable (Seuil 2000) est un plaidoyer ardent pour l’ouverture des frontières disciplinaires.

Le regard sur le passé se projette enfin sur les approches possibles du monde contemporain : on évoquera en conclusion un autre « pamphlet », comme Detienne lui-même l’a défini, Comment être autochtone (Seuil 2003), qui fustige toute attitude nationaliste aussi bien dans les enquêtes historiques que dans les pratiques académiques. Rien ne saurait être aujourd’hui plus actuel.

Lisons et relisons Marcel Detienne, maître de pensée.

      Cecilia D’Ercole, Ehess, Anhima.

 


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